jeudi 3 janvier 2013

Ritournelle

Des fois j'ai l'impression d'être dans une cour d'école. En pleine récréation.
Ou dans un collège lorsque tout le monde se bouscule pour aller manger.
A l'entrée du lycée quand les regards se croisent et les esprits s'échauffent.
Sur les bancs de la fac à l'écoute des conseils avisés mais critiquant les manies du prof.
Dans la monotonie du travail quotidien où motus-toute une histoire-question pour un champion ont pris le pas sur le métro-boulot-dodo.
A la sortie des écoles, quand les parents attendent leurs rejetons avec impatience.
Au début de la retraite, lorsque les projets font légion.

Et puis je réalise que s'ils me donnent cette impression, c'est juste parce qu'ils ont déjà traversé tous ces âges. Ces grands sages qui n'oublient jamais d'être avant tout de grands enfants.




Paroles en l'air

Salutations de début d'année :
"Je vous souhaite une bonne année Madame.
- Bonnes années à vous jeune fille !"

En sortant du réfectoire, je ramène Madame H. dans sa chambre :
" Je suis coupée en deux !
- Pourtant ça ne se voit pas.
- Mais si, regardez ! J'ai trop mangé, mon pantalon me coupe en deux !"



Quand la séance de psychomotricité se termine, j'interroge les résidents sur leur ressenti.

Madame T., 85 ans :
"Vous devriez montrer ça aux p'tits vieux, j'ai l'impression de rajeunir de vingts ans !"

Monsieur B., un peu bougon ce jour-là, était venu à reculons. Il m'a avoué :
"Alors vous auriez préféré rester au lit finalement ?
- C'est dix fois plus agréable que de rester dans son lit. On se remue, ça on peut pas dire le contraire. Même le ciboulot il remue un peu."


Après quelques minutes de séances, quelques pas de danse échangés puis Madame D. se rassoit dans son fauteuil :
"Je vous aime très fort.
- C'est gentil. C'était sympa de danser en tout cas."
Puis nous poursuivons autour d'un ballon de baudruche qui voltige dans la salle. Rires.
"Alors vous en avez pensé quoi de cette séance, ça vous a plu ?
- Mais enfin, oui Madame, je vous ai dit que je vous aime très fort !
- En effet."



La métaphore du papillon

Premier mois de travail. Deuxième semaine si je me souviens bien. Je m'installe, encore un peu en transit entre l'atterrissage et le débarquement. Je sors à peine de ma chrysalide.

Elle aime les papillons. Ils sont partout. Sur les meubles, les objets, la porte, les boîtes. On me dit qu'elle ne sourit plus.

Je la rencontre. Elle parle discrètement et avec mélancolie. Face à son présent difficile à avaler, elle m'envoie valser vers son passé. 
Ses albums, ses dessins. 
Les papillons, les couleurs, la mer. 
La joie, la vie.

Au fil des semaines, nous essayons de trouver la piste qui permettra aux sourires du passé de rejoindre la réalité du présent. Beaucoup d'échecs, mais petit à petit quelque chose se tisse.
De mimes en lancers de ballons, d'histoires découpées en images décortiquées, de châteaux en casse-tête, un jour les feutres refont surface. Et puis les couleurs. Et très vite les fleurs, les feux d'artifices, et enfin les papillons.
Sous les traits tremblants, la confiance prend le-dessus. La fragilité du papillon surpasse progressivement l'inquiétude de ne plus savoir faire, de ne plus pouvoir faire.

Chaque semaine il faut retrouver une nouvelle étincelle pour parvenir à réveiller les papillons et les feux d'artifice. Parfois ça marche. Parfois non. 
Des fois la fatigue est épuisante, les tremblements assommants, et il faut renoncer.
D'autres fois, les sourires refont surface, la vie reprend son cours.

Jamais auparavant les papillons ne m'avaient semblé être un fardeau si lourd, rendant les gens si fragiles.

Conjuguer à tous les temps



En ces temps de renouveau, je profite de la folle vague de résolutions enrobant ce frais début d'année pour renouer avec le passé. Renouer avec les mots. Dénouer un peu les maux.

Une page qui se crée par besoin d'espace, pour décharger les émotions aussi. Pour que je me souvienne de ces petits pas d'Hommes et de Femmes qui me font avancer. Parce que la spontanéité de certaines rencontres et la fugacité des moments partagés me font redouter le caractère éphémère de ce présent.


Leur passé qui rythme mon présent et construit mon futur.

L'idée est de retracer au mieux la justesse de ces petits moments du quotidien que je partage avec les résidents de la maison de retraite. Des instants où le corps et l'esprit ne sont jamais mis à l'écart - même qu'ils "se remuent" à l'unisson m'a-t-on dit.


Alors voilà comment après des années d'absence et d'abandon des écrits du web, je me suis dit que l'endroit était peut-être adapté - finalement.


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